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Découverte de Rochebrune

Tu y arrives par le serpent gris qui ondule entre les fermes, les vignes et les vergers d’abricotiers. Passant La Biove, hameau sentinelle, hameau tranquille en bordure du fleuve de bitume tu arrives par la route penchée, aux à-côtés semés de chardons, aux souvenirs du passage de barbares bariolés. Tu le vois bien à un détour de sinuosité, mais le temps d’appuyer ton regard vers le haut du vallon, il a déjà disparu. Tu l’as perdu. Avance encore. Avance sans t’engager sur la haute route du col des Lantons et épaulé aux marnes, le village t’apparaît de nouveau, cette fois pour de bon. C’est comme un trait de roches qui paraît instable, comme l’épine dorsale d’une grande bête endormie.
Une dernière pente ascendante te mène au cœur de ce lieu. La place de terre battue, en cuvette, s’ouvre alors de part et d’autre, sur deux ruelles étroites menant à deux âmes dissemblables. Au sud, quelques maisons de pierres grises rehaussées de volets de couleurs vives, s’allongent en grimpant, tout en longueur vers le cul d’un vallon plissé et boisé. De l’autre côté, où te mène ton envie, de grosses bâtisses enserrent l’autre rue pompeusement baptisée Grand Rue. Une ruelle en fait qui s’enfonce de plus en plus escarpée et montante vers ce que tu ne peux pas encore imaginer comme la fin du village, le bout du monde. Le bout d’un monde inconnu que tu devines calme et grandiose. Des venelles pavées de mauvaises pierres, de plus en plus étroites, semblent tisser un minuscule plan architectural sans autre but que d’amener les battements sourds de la vie du village au plus près des rares maisons posées en équilibre sur le bord de l’éperon.
Tu marches maintenant, levant les yeux vers des toits ondulés de leurs tuiles romaines, ocres et rougeâtres, paressant au soleil d’hiver. Un jeune amandier a poussé au bord d’un de ces toits à plusieurs mètres de hauteur. Une amande y fut certainement déposée par un loir.
Quelques portes anciennes, gravées de signes mystérieux, closes sur des foyers que tu devines chaleureux malgré que tu n’aies encore rencontré personne. Tu crois entendre des éclats de voix se faisant écho autour d’une large table. Des voix plus fortes d’hommes parlant de chasse dans les garrigues, de celles qu’on aperçoit au pied du village. Des histoires parlant de l’aigle des Buisses ou des sangliers rabattus à travers la Fournache.
L’attirance, la fascination pour le haut du village, la ruelle partant à l’assaut d’une pente bien plus raide, sont plus fortes que ton envie de frapper à la porte d’une de ces maisons aux murs sévères, rustiques, moyenâgeux.
Tu marches encore, la pente appuyant lourdement sur tes jambes. Surgissant à la hauteur de ton regard, la tour, dernier vestige d’un château disparu, écrase de sa hauteur les ruelles que tu laisses derrière toi. Trois pigeons s’envolent de son faîte à grand bruit de velours froissé, dérangé par ton approche fascinée. Gardienne de ce lieu, la haute silhouette dressée, toit en biais, contre un ciel sans ride.


Première approche

Déposé sur sa crête, comme peint par un artiste pour figurer les caprices des éléments, le village revêtait un justaucorps de roches.
Les abricotiers, fantassins immobiles, semblaient investir une citadelle imprenable. La méfiance faisait vibrer mes pensées et à cette première approche je me courbais, les narines flairant quelque mauvais accueil. L’excitation de la découverte et l’image d’habitants prisonniers me faisaient avancer vers ce navire gris qui me semblait en perdition. Malgré cela je sentais déjà les multiples racines qui me grefferaient plus tard à cette île sur la roche. La marne comme une terre exténuée, ne suffisait pas à attrister le décor de chênes verts. Le soleil, lui, pleurait de toutes ses essences. Depuis j’ai embarqué sur ce navire déchiqueté. Mon voyage chaotique au milieu du Dauphiné, déambulation suspendue dans le temps, m’a fait découvrir le bonheur. Celui que vivait Giono.